samedi 21 avril 2007

"le choc - poésie"


En ce moment, je travaille sur Pierre Reverdy, et en musant un peu dans ses écrits théoriques, j'ai retrouvé un de ces passages que j'aime beaucoup, que je garde toujours dans un coin de mon esprit. Ma rencontre - virtuelle - avec lui m'a permis de mettre des mots sur nombre de mes intuitions en poésie. Voyez-plutôt :

Et le poète écrit. Il écrit d’abord pour se révéler à lui-même, savoir de quoi il est capable, pour tenter l’ambitieuse aventure d’accéder peut-être un jour au domaine féerique dont les oeuvres qu’il aime lui ont donné l’insurmontable nostalgie. S’il est réellement marqué, il ne lui faut pas bien longtemps pour sentir et comprendre que ce qui importe c’est d’arriver à mettre au clair ce qu’il a de plus inconnu en lui, de plus secret, de plus caché, de plus difficile à déceler, d’unique. Et, qu’il ne se trompe pas de voie, il aboutira bientôt au plus simple. Car, si ce qui importe surtout, c’est ce qu’il peut avoir à dire pour exprimer sa personnalité la plus intime, ce qui importe autant, au moins autant, ce sera la façon de dire une chose très simple et très commune qui ira la porter au plus secret, au plus caché, au plus intime d’un autre et produira le choc. Car le choc poétique n’est pas de même nature que celui des idées qui nous apprennent et nous apportent du dehors quelque chose que nous ignorions ; il est une révélation d’une chose que nous portions obscurément en nous et pour laquelle il ne nous manquait que la meilleure expression pour nous la dire à nous-même. Cette expression parfaite donnée par le poète, nous l’adoptions, nous nous l’approprions, elle sera désormais l’expression de notre propre sentiment qui l’épouse.


J'aime vraiment beaucoup le paradoxe apparent entre la quête pour le poète de queque chose d'unique en lui, digne qu'il l'offre à son lecteur, et la découverte que c'est précisément ce qu'il a de plus simple, comme un condensé de son essence, qui sera la meilleure chose qu'il puisse offrir à celui-ci. En descendant dans ce qu'il a de plus intime, il touche également l'autre en ce qu'il a de plus intime. Ce qui permet de voir l'intimité comme un double mouvement : plongée en soi, main tendue vers l'autre, au même niveau de profondeur.

Et l'idée de grand cycle de la vie poétique est très belle aussi. Un jeune homme, une jeune femme aussi, adaptons à aujourd'hui, lit des textes, en est boulversée, émue, elle ne comprend pas que des choses qui l'accableraient, si elles lui arrivaient réellement, puisse lui procurer une telle jouissance esthétique. A titre de comparaison, regarder le plaisir malsain que l'on éprouve devant les films de combats asiatiques ou la violence est si chorégraphiée qu'elle en devient belle. C'est la même idée. Ce jeune est boulversé, changé à jamais, et que faire d'autre, quelle autre voie pour lui après, que de tenter de perpétuer pour d'autre cette émotion qui l'a rendu autre... Il écrit, il devient un grand poète, il fait naître d'autres vocations, la boucle est joliement bouclée...


Il y a quelques années, les études littéraires avaient une sous-discipline, qui s'appelaient les études d'influences, aujourd'hui, on parle d'intertextualité, le socle même de la littérature comparée dans laquelle j'évolue. L'intérêt en est une approche autre de la littérature. La comparaison entre des auteurs de pays différents, de langues différentes permet d'éclairer sous un jour nouveau les grands courants littéraires qui ont traversé l'histoire, d'apporter des réponses différentes aux questions de littérature générale. De voir que la vraie différence ne se situe pas à l'échelle de la nationalité, de la langue, de la culture ou je ne sais quoi, mais à l'échelle de l'individu.

C'est le paradoxe même de Reverdy, trouver ce qu'il y a d'unique en soi parce que c'est ce dont l'autre sera le plus proche. Il ne fait en soi que reformuler et réorganiser les notions de singulier, particulier et universel, en rappelant qu'il y a un degré où le singulier abolit les frontières et s'élève à l'universel. Mais ça, les philosophes le disent beaucoup mieux que moi...

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